Mardi 6 octobre 1914

Le capitaine Grospietsch me fait demander. Je le trouve en compagnie d'un officier que je crois être un sous-intendant et de feldwebel.
 - Le lycée possède du vin et des œufs, dit le capitaine, ouvrez les caves. Je réponds que le lycée ne possède ni œufs ni vin. Le capitaine pose une question au feldwebel qui répond en allemand. Je comprends, vaguement, qu'une femme m'a dénoncé comme possesseur de 20 000 œufs, rien que cela! C'est une feinte évidemment.
Le capitaine me donne l'ordre d'ouvrir la cave voisine de la dépense; comme je ne trouve pas les clefs assez vite, il commande au personnel de la cuisine d'enfoncer la porte. Cinq ou six cuisiniers qui ne demandent qu'à piller s'empressent d'obéir. L'un est armé d'un marteau, le second d'une hache, un troisième d'un ringard, un quatrième porte une lanterne. Le coup d'œil n'est pas banal... Je ris sous cape, ayant, la veille déménagé les 9 dixièmes des marchandises. Probablement pour ne pas tomber dans un traquenard, le capitaine me fait passer le premier. Je dégringole l'escalier et la bande, officiers en tête, s'engouffre dans la cave. A part 10 kg de sucre qu'on s'empresse de voler, on ne trouve rien, et pour cause..., on sonde les murs, les tonneaux, les caisses, le récipient à sciure de bois, sans rien découvrir.....
 - Le lycée a d'autres caves dit le capitaine, ouvrez-les.
 - Vous êtes dans l'unique cave du lycée.
 - Ce n'est pas possible.
 Il remonte, suit le trottoir qui longe les réfectoires, prend les bouches d'aération des planchers pour des soupiraux de cave qu'il m'ordonne d'ouvrir.... Sous les escaliers, il aperçoit une porte. Il la fait enfoncer par la bande de cuisiniers qui nous suit toujours, convaincu que cette fois, il a déniché une cave.... Il trouve un compteur à gaz!

La cave du sous-économe, (Grosjean),  très probablement pillée par les soldats dès leur arrivée, est trouvée vide. On arrive devant le bâtiment dans lequel je loge..... je tremble mais n'en laisse rien paraître. Dans ma cave, on soupèse les tonneaux, on frappe le sol, rien à voler.... En remontant, on passe à quelques centimètres d'une porte (dissimulée dans le lambris), dans un coin sombre. Je me place de telle façon devant elle que personne ne la remarque (heureusement): cette porte donne dans le fond de mon logement, presque dans la chambre où, la veille, j'ai entassé tous mes sauvetages.

Les officiers découragés s'en vont, sans avoir l'idée de visiter mon appartement. Ils confient la direction de la suite de la perquisition à un sergent et à Schreiweis. Ce dernier me dit: Si le lycée possède des provisions, vous feriez bien de les donner, je crois que c'est votre intérêt. Je réponds: vous cherchez du vin et des œufs ?
 - Oui.
 - Le lycée n'en a pas.
 Il renouvelle plusieurs fois son conseil et, invariablement, je réponds la même chose. On passe à la cave de Villette, concierge. La porte résiste longtemps aux pesées et aux coups de hache. Quand elle cède, on y trouve, à ma grande stupéfaction, 300 ou 400 bouteilles de vin cachetées, probablement de Bordeaux.... La perquisition, fort émotionnante pour moi, et qui a duré près de deux heures, prend fin. Les Allemands quittent la cave, en repoussant négligemment la porte. Une demi-heure après, je retourne à cette cave, elle est vide, les bouteilles ont été portées chez les officiers de la Compagnie de chemin de fer. Je juge inutile, même dangereux d'aller me plaindre à la Kommandantur.

Je passe une mauvaise nuit, tout habillé sur mon lit, prêt à déguerpir en cas d'attaque.
 

Jeudi 8 octobre 1914

Bien avant le jour, je divise en plusieurs lots les marchandises entreposées chez moi et, dès l'arrivée de Mlle Cornet, les marchandises sont placées dans des cachettes. Toute la journée est consacrée à ce travail.

Le Kaiser se rend au lycée de jeunes filles où est soigné un officier ami de son fils. Il est reçu et conduit par les médecins malgré la présence de la directrice et de l'économe. Il est vêtu d'un costume gris, d'une immense pèlerine et coiffé d'une casquette à bandes rouges. Alors que la pèlerine des officiers n'a pas de capuchon, la sienne en a un doublé de soie de plusieurs couleurs.


Très important passage de troupes: de jeunes soldats sont dirigés sur Hirson, des soldats exténués de fatigués sont rapatriés en Allemagne.
 

Vendredi 9 octobre 1914

Je fais visite à mon ami Bourguin sous les "Roches". Il me prévient que le lendemain, on doit arrêter et emmener en Allemagne tous les hommes valides. Je ris de cette nouvelle qui me parait fantaisiste.
 

Samedi 10 octobre 1914

A 10 h. du matin, en allant à la mairie, je croise Barbier, place Ducale. Il me dit: "cachez-vous au plus vite, on pourrait vous arrêter.....". Je me retourne et j'aperçois, rue du Petit-Bois, à 50 mètres au plus de moi, deux policiers allemands emmenant un français... Je me sauve et je me cache, 33 place Ducale, dans un réduit de la cour de Mme Galleron. A midi, en me dissimulant le plus possible, je rentre chez moi et je n'en sors plus de la journée. J'apprends par ma femme de ménage (Mme Maes) que son mari a été arrêté et emmené.

Le canon gronde toute la journée jusqu'à 22 heures dans la direction de Sedan.

 
Dimanche 11 octobre 1914

A Charleville, importante rafle de jeunes gens à la sortie de la messe paroissiale. A Mézières, également, nombreuses arrestations. M. Claise (62 ans) arrêté est cependant relaxé le soir même.

Toujours le canon.... et toute la journée.


Dimanche 18 octobre 1914

Sauvetage des deux machines à écrire du lycée (marque Continental) oubliées jusqu'à ce jour dans une chambrette, en plein casernement allemand. Bien que dans le voisinage, tout ait été visité et pillé, elles sont encore là...... C'est à n'y pas croire. Les machines, enveloppées dans des rideaux en mauvais état sont illico portées dans mon appartement.


Lundi 19 octobre 1914

Kristaller, cuisinier du lycée, qui après avoir fui le 19 septembre lors de l'entrée des Allemands dans la maison, est revenu (ramené probablement par le besoin). Il a pu jusqu'ici préparer et prendre ses repas à la cuisine. Ce matin, le feldwebel lui en interdit l'entrée et lui retire les clefs de la dépense et du petit réfectoire voisin (celui des agents). La dépense deviendra le magasin allemand et le réfectoire, la salle à manger des sous-officiers.

A 10 h. le feldwebel me l'annonce et, Kristaller servant d'interprète, me demande des tables plus convenables.... Je propose des tables à dessus de marbre provenant du réfectoire des élèves. Il les refuse et menace, si on ne lui donne pas mieux, de faire enfoncer la porte de mon appartement. A cette menace, je bondis chez le capitaine, le feldwebel m'emboîte le pas. Le capitaine est absent, je frappe à la porte du lieutenant (au 2ème étage du bâtiment d'administration), il ouvre, me voit discutant avec le feldwebel et referme la porte sans intervenir.

Le feldwebel m'enjoint (je le comprends à ses gestes plus qu'à son jargon) de descendre. Je refuse. Il appelle 4 hommes qui se précipitent sur moi et me font dégringoler les deux étages, avec peine, car je me cramponne solidement aux balustres de la rampe d'escalier, n'en lâchant un que pour en empoigner un autre. Pendant cette descente épique, le feldwebel a la lâcheté de me lancer des coups de bottes dans le dos. Arrivé au rez de chaussée et enfin lâché par ces brutes, je lance à leur adresse une bordée d'injures des mieux choisies.

Vers 14 h. je dépose une plainte écrite relatant, avec plus de détails que ci-dessus, les prétentions et l'agression du feldwebel Wartz.

En rentrant je rencontre le capitaine Grospietsch et je lui narre l'incident.

Le feldwebel le lui a raconté, en m'attribuant le propos suivant: "les tables qui sont au réfectoire sont assez bonnes pour de sales Prussiens". J'affirme n'avoir rien dit de semblable, le capitaine déclare me croire et m'exprime des regrets de l'incident.

Dans la crainte de représailles, mes objets les plus précieux et les deux machines à écrire sont sorties de la maison. Je me barricade le mieux possible dans mon logement, j'affûte un grand coutelas de cuisine qui sera désormais mon compagnon de nuit. Une cloche, mise savamment en bascule dans l'escalier doit dégringoler et m'éveiller en cas d'attaque.

Nuit sans sommeil naturellement.


Mardi 20 octobre 1914

Le roi de Saxe vient conférer avec le Kaiser. Le matin à 9 heures, il passe avec lui la revue des troupes dans la rue Forest.

Après déclaration à la mairie des bouches à nourrir, chaque habitant recevra à partir d’aujourd’hui 0 Kg 250 de pain par jour et, exceptionnellement, le lundi et le jeudi, un supplément de même quantité.


Mercredi 21 octobre 1914

Une cérémonie religieuse a lieu à 6 heures 1/2 du matin à l’église paroissiale. Le Prince de Saxe y assiste, il loue la beauté de l’église et fait un cadeau en argent à l’archiprêtre. Des honneurs spéciaux lui sont rendus.


Jeudi 22 octobre 1914

Toute notre matinée est employée à cacher le linge du lycée dans les très vastes socles des casiers de la lingerie (dont je dispose encore) et dans nombre d'autres endroits....
A 16 h. je suis appelé à la Justice militaire qui siège avenue de la gare, dans les locaux de la Société Générale. On me demande le récit de l'agression du 19 octobre. Je le fais en ajoutant: le feldwebel est un ivrogne que j'ai vu plusieurs fois, zigzaguer et finalement évacuer le vin rouge en excès par la porte d'entrée. Le capitaine qui m'écoute ne comprend pas, mais l'interprète qui a parfaitement saisi ce que je veux dire lui en donne la traduction. Officier et interprète rient. Avant de me retirer, je reçois du capitaine l'assurance que le feldwebel sera châtié.

Arrivée de nombreux réservistes allemands en civil.

Installation d’un bureau de tabac, très luxueux, dans le café Guillaume, place Ducale.


Vendredi 23 octobre 1914

La riposte ne se fait point attendre; je reçois la visite de Bernard qui, de la part de P. averti par X., me prévient que la Kommandantur a l'intention de me faire arrêter et de me conduire en Allemagne à la première plainte qu'elle recevra de moi ou contre moi.

Passage de quelques prisonniers français. Les habitants leur donnent des vivres et de l’argent.


Samedi 24 octobre 1914

Ouverture d’un magasin allemand d’alimentation dans le local de la criée, place Ducale. On y vend du champagne Mercier, des pâtes Rivoire & Carret, et quantité d’autres de nos produits.

Affiches prescrivant
1°) l’inscription des ouvriers pour travaux de chantier
2°) l’ouverture des maisons inhabitées
3°) la tenue en laisse des chiens
4°) le nettoyage du cimetière pour le 29 octobre


Dimanche 25 octobre 1914

Theret, 35 place Ducale, revient de Witry-les-Reims. Il a fait le trajet Rethel Charleville en chemin de fer convoyé par des Allemands. A son arrivée à Mézières, il reçoit de la Kommandantur, l’ordre de ne rien dire de ce qu’il a vu ou entendu.

Affiche interdisant la vente de l’absinthe avec menaces de sévères répressions.


Lundi 26 octobre 1914

Mise à sac du bureau de M. Moulis, censeur du lycée.

Affiche relative aux chiens mis en fourrière avec menaces habituelles, naturellement.

Un soldat allemand, conducteur d’automobile, raconte que les cadavres sont placés en haut des tranchées pour s’abriter des balles.


Mardi 27 octobre 1914

Mme Herbillon, rapatriée de Valenciennes, dit que cette ville est entièrement détruite, elle a mis 23 jours pour faire le voyage Valenciennes-Charleville.


Mercredi 28 octobre 1914

On raconte qu’à Sedan, toutes les manufactures de draps ont été pillées, et que les immenses pèlerines grises dans lesquelles se drapent les officiers allemands sont faites avec le drap volé.
Nous avons en magasin 200 mètres de drap d’uniforme d'une valeur de 2000 frs (au prix d'achat). Comme les soldats de la Cie des chemins de fer portent des capotes gros bleu, il voleront notre drap s'il le découvrent..... Vite, nous nous mettons à l'œuvre et après deux jours de travail, les pièces sont dissimulées (par la pose de doubles fonds) dans le plafond et le soubassement des vastes placards de l'économat, le tout n'est pas trop mal maquillé. Mais, quel travail, quelle charge à hisser. Pour mettre les pièces au plafond, j'emploie des moyens de fortune cocasses: j'utilise comme cric la vis de ma presse à copier, comme cales des registres, comme étais des manches à balai...... En voulant descendre, je pose le pied à côté d'une marche de l'escabeau..... la porte du placard m'arrête, heureusement, en cours de chute. J'ai une peur inimaginable.


Jeudi 29 octobre 1914

La Compagnie de la garde entre au lycée, au pas de parade, par groupe de huit. De la fenêtre de mon bureau, je vois d'une façon parfaite cette entrée. Elle est faite avec grand apparat et dure 1/4 d'heure.

Le canon tonne au loin.


Vendredi 30 octobre 1914

Grondement de tonnerre. C’est toujours le canon.
On rafle 7 hommes à Mézières. Je ne sors plus depuis 3 semaines.


Samedi 31 octobre 1914

Le canon tonne toujours, inlassablement, d’une façon plus nette. On affirme que c’est du côté de Brunehamel (Aisne).

On dit que le Kaiser est parti ce matin.

Au marché, beaucoup de fruits et de légumes. Dans les pâtisseries, des montagnes de gâteaux. La clientèle est essentiellement allemande.

Je reçois de la mairie une somme de 450frs à répartir entre les fonctionnaires et les employés du lycée.

Dans la crainte d’être arrêté, je ne suis pas allé en ville depuis 3 semaines.

J’envoie chercher deux des quatre jardinières qui ornent le vestibule de l’économat, on n’en trouve plus qu’une.


Dimanche 1er novembre 1914

Le jardinier de la maison Prévot raconte que le Kaiser a brisé dans des moments de colère, trois glaces de l’appartement, une, entre autre, après l’entrevue avec le prince de Saxe.

Ce soir à 16 h. visite et cérémonie patriotique au cimetière. Allocution de Domelier au pied du monument des Français morts pour la patrie. Une phrase de son discours est à l'adresse des Allemands dont la tombe est voisine: "Il sont morts, eux aussi, dit-il, pour la patrie et, à ce titre, ont droit à notre respect..." Moi, je trouve que pour eux, il s'agit de.... risque professionnel.
La cérémonie se passe sans incident, mais, à la sortie, des policiers allemands demandent à Domelier s’il avait le droit de prendre la parole.

En ville, des femmes allemandes s’occupent de police secrète.
Premier numéro du journal allemand (rédigé en français): « La Gazette des Ardennes ».


2 au 8 novembre 1914

Au début de la semaine, nous parviennent d’importantes nouvelles qui nous causent une grande joie: Lille est repris par les Français, et les Allemands sont repoussés, d’une part dans les Flandres, d’autre part sur l’Aisne.
Les Russes ont repris Posen et s’avancent sur Berlin.
Chaque jour, des automobiles, qui semblent reculer, passent en ville. Quelques unes s’arrêtent au lycée, les chauffeurs font le café en plein air, ils alimentent le feu avec notre bois de menuiserie.
Le pont de bateaux sur la Meuse, en face du lycée, est disloqué par suite des variations des niveaux de l’eau. On entreprend de le remplacer par un pont fixe en bois.
Installation téléphonique dans les principaux locaux.


10 novembre 1914

PROCLAMATION
Les personnes gardant chez elles des pigeons voyageurs sont considérées comme espions et seront punies selon les lois de la guerre.
Toute personne trouvée en possession de fausses nouvelles manuscrites ou imprimées, ou les colportant, sera sévèrement punie.
Lt Colonel von Hahnke

AVIS
L’officier commandant les troupes allemandes porte à la connaissance du public ce qui suit:
Toutes les personnes, qui n’étant pas miliaires, et n’étant pas reconnaissables comme soldats par des signes extérieurs (uniforme), tirant sur des soldats allemands ou commettant des actes d’hostilité contre les troupes allemandes, seront irrévocablement mises à mort.
Quiconque détruira ou endommagera les voies ferrées, lignes téléphoniques ou autres moyens de communication, sera arrêté et immédiatement fusillé.
Je fais savoir qu’en cas d’attaque contre un soldat allemand ou de dommages causés aux communications, sera toujours rendue responsable la commune sur le territoire de laquelle le fait aura été accompli. On mettra le feu à ce village, et on arrêtera tous les habitants mâles capables de porter les armes.


15 novembre 1914

Grande cérémonie religieuse au manège d’artillerie. Le Kaiser y assiste.


16 au 22 novembre 1914

L’usine Corneau, pillée depuis quelques temps ne contiendra bientôt plus un poêle. Le gardien me dit que 75 000 frs de marchandises ont déjà été volées.

Deux officiers allemands se suicident, l’un d’eux en s’ouvrant la gorge. Le docteur Richelet appelé auprès de ce dernier est assisté de deux confrères allemands. Pendant que le docteur Richelet a le dos tourné, ses aimables confrères lui subtilisent une pince montée sur argent valant 200 frs.

Marie Cornet fait une visite à l’appartement de M. Adam, professeur. Elle constate en présence de témoins, que le logement a été bouleversé, lits défaits, couvertures absentes, écrins argenterie vides, pendule sur le fourneau, etc.


23 novembre 1914

A partir de cette date, la ration de pain est diminuée, elle sera chaque jour de 0,250 au prix de 0,50 le Kg.


24 novembre 1914

Je pèse ma portion de pain et je constate que je n’ai reçu que 0,190 Kg. A quelques grammes près, il en sera de même les jours suivants.

Un officier de la marine allemande désire loger chez M. Adam. Il demande les clefs du logement... Ce n’est pas plus difficile que cela... Mlle Cornet fait visiter le logement. L’officier le trouve en désordre, il préfère s’installer au rez-de-chaussée dans un autre appartement inoccupé... Tant mieux.
Mlle Cornet retourne dans le logement de M. Adam, elle constate que la porte d’entrée à deux battants a été enfoncée. Elle va chercher une voisine, Mme Lendroit et fait avec elle le tour du logement: un tablier de la cheminée de la chambre de Mme Adam a été relevé, des traces de suie l’indiquent. Les voleurs ont-ils découvert quelque chose? Oreillers, édredons, réveil-matin ont été pris. En partant, Mlle Cornet aperçoit dans le logement du rez-de-chaussée les objets disparus. L’officier de marine a donc cambriolé M. Adam.
Avant de s’en aller, Mlle Cornet monte jusqu’au deuxième étage et constate que les portes, précédemment intactes, ont elles aussi été enfoncées.
Je vais essayer de me procurer le nom de l’individu installé au rez-de-chaussée.
Le soir même, je vais chez M. Adam, et je barricade intérieurement avec de solides barres de fer les portes enfoncées par ce goujat.


25 novembre 1914

Cette fois, c’est au lycée... J'avais solidement barricadé une porte faisant communiquer le 2ème étage du bâtiment de l'infirmerie avec le grenier de la lingerie. Cette porte a été enfoncée, le grenier a été visité. Je la barricade à nouveau, il faudra qu'ils arrachent, cette fois, le plancher pour entrer.
Une machine à coudre (propriété de Mme Lemaigre) laissée par nous dans l'appartement du Proviseur, est transportée dans le casernement de la Garde. Immédiatement, Mlle Cornet fait une démarche auprès du capitaine de la Cie, lui dit que la machine lui appartient, que c'est pour elle un instrument de travail. Elle s'en va avec la promesse que la machine lui sera rendue.

Un aéroplane français qui a atterri pendant la nuit dans la prairie de Montjoli, part au petit jour. Il est l’objet d’une vive fusillade. L’aviateur réussit à se sauver.
L’aventure fait du bruit.


28 novembre 1914

Après enfoncement des portes, les classes de physique, chimie, histoire naturelle et dessin, sont visitées par les soldats allemands qui prennent différents objets. Bien qu'il ait été entendu avec les officiers que ces classes seraient respectées, je n'ose pas me plaindre...... La Kommandantur pourrait me faire arrêter. Je me contente de barricader les portes enfoncées, de 19 h. à 21 h. La lumière attire l'attention sur moi, je me rends compte qu'on rôde autour du bâtiment dans lequel je me trouve.


29 novembre 1914

Je vérifie les barricades mises la veille, elles sont intactes. Deux sous-officiers m'interpellent en allemand... Je réponds que je ne comprend pas l'allemand. Ils répètent alors plusieurs fois une même phrase que j'interprète ainsi: "Il est interdit de circuler dans la caserne, sous peine d'être arrêté"... Puis: "Vous comprenez très bien l'allemand, mais vous faites semblant de ne pas comprendre". Aux gestes qui deviennent menaçants, je pense qu'ils veulent me dire cela.
Je m'enferme chez moi et j'y passe une journée et une nuit détestable. Dois-je risquer ma liberté pour essayer de sauver le matériel?


30 novembre 1914

Je me décide à demander au capitaine de la garde s'il veut bien interdire aux soldats l'entrée des locaux de la physique. Il me reçoit bien et met obligeamment sur les portes l’« Eintritt verboten » demandé.


 1er décembre 1914

La machine à coudre de Mme Lemaigre est rapportée. Mlle Cornet va remercier le capitaine qui s'inquiète si la machine a été rendue en bon état...!
Je constate qu'on est entré dans les locaux de la physique en passant par le jardin et qu'on a pillé pour la 2ème fois l'atelier de M. Adam.


9 décembre 1914

Les soldats qui ont visité, pillé ou occupé, petit à petit, toutes les parties du lycée n'ont encore pu pénétrer ni dans mon logement, ni dans la lingerie qui se trouve au dessus parce que j'en tiens les portes bien closes. Ils demandent fréquemment au cuisinier ce que contient cette grande maison qu'ils n'ont pas encore explorée.


12 décembre 1914

Avant le pillage complet du magasin à houille, je fais mettre dans ma cave (pour notre chauffage) quelques centaines de kg de charbon. Ceux qui font le transport sont interpellés, comme s'ils commettaient un vol. Il en est de même maintenant chaque fois qu'on transporte un objet du lycée (leur caserne), dans notre bâtiment.


16 décembre 1914

La porte de notre magasin général de houille est enfoncée (côté jardin du parloir). Ce magasin ne contient heureusement que 300 kg de charbon, notre provision d'hiver n'ayant pas été livrée.
On commence à orner la maison avec des branches de sapin, en vue de la fête de Noël. Un soldat vient demander des partitions pour faire de la musique, ce jour là. ..... Attends un moment....


18 décembre 1914

Je m'aperçois qu'une horloge ancienne, propriété de notre concierge a été volée. En 1914, comme en 1870 et avant, ils enlèvent les pendules. En 58 avant J.C. dit Hansi dans son histoire d'Alsace, il chipaient déjà les..... cadrans solaires.


22 décembre 1914

On emporte du lycée pour une destination inconnue le piano de M. Wiedercker, professeur de musique. Servira-t-il à fêter Noël ou à agrémenter quelque orgie, avant d'aller rejoindre nos pendules?


23 décembre 1914

On nous interdit l'entrée du magasin à charbon. "Rien ne doit être enlevé, sans l'autorisation de M. Le Commandant”.


24 décembre 1914

Noël est fêté, au lycée dans la salle de dessin graphique par les soldats de la Garde et au 3ème dortoir débarrassé de ses lits par les employés de chemin de fer. Je puis me faufiler dans cette dernière salle. Elle est décorée de guirlandes de sapin, on a dressé au fond une estrade pour les musiciens, on a placé devant un arbre de Noël et un piano. On a mis, au dessus, en blanc sur fond noir encadré de verdure l'inscription:
“Ehre sei Gott in der Höhe” (traduction: Gloire à Dieu dans sa grandeur).
Des cadeaux (en général des objets utiles) envoyés d'Allemagne par une association de femmes servent de lots à une loterie qui est tirée au courant de la fête. On mange des pommes et des gâteaux fourrés à la confiture, on boit de la bière expédiée pour la circonstance de Munich, on fait de la musique, on chante des cantiques... Les officiers prennent part à ces agapes, une table est dressée à leur intention dans le boxe et sur l'estrade du surveillant d'internat.
En ville, une cérémonie plus importante a lieu au manège d'artillerie, soldats et officiers reçoivent tous le même cadeau: gâteau à la confiture (naturellement), pommes, noix, et.... portrait de l'empereur. Une commande de 3 000 gâteaux nous fixe sur le nombre des assistants. Le Kaiser y prononce l'allocution suivante:

Camarades,

Nous sommes ici en armes pour célébrer cette fête que nous célébrions d'habitude dans le calme de notre foyer.

Nos pensées vont vers les nôtres, vers ceux qui nous ont envoyé les cadeaux dont ces tables sont si richement garnies. Dieu a permis que l'ennemi nous oblige à célébrer cette fête ici, nous sommes assaillis, nous nous défendons. Dieu fasse qu'après cette fête de la paix survienne une paix heureuse pour nous et pour notre pays.

Nous sommes en terre ennemie: la pointe de notre épée tournée vers l'ennemi et nos cœurs consacrés à Dieu, rappelons cette parole prononcée par le Grand Electeur: "A terre tous les ennemis de l’Allemagne”.... Amen.

La messe de minuit dite à l'église paroissiale a un caractère nouveau, sans s'inquiéter du prêtre qui officie, 200 soldats allemands chantent des cantiques et se livrent à des démonstrations religieuses qui donnent aux Français l'impression d'une prise de possession des services religieux.

SUITE

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