Charleville 11 septembre 1914
Emission de bons de caisse municipaux:
Le départ de la municipalité et du percepteur,
l'arrêt des services de l'octroi, ont brusquement supprimé
toutes les ressources de la caisse de la ville de Charleville.
Le départ de la Trésorerie générale a
également mis la Caisse d'Epargne dans l'impossibilité
d'effectuer les remboursements aux possesseurs des livrets.
Pour créer de nouvelles ressources et pouvoir rembourser
partiellement les déposants, la Commission municipale de
Charleville, la Municipalité de Mézières et la
Caisse d'Epargne se sont unies pour l'émission de bons
remboursables après la guerre par les villes de Charleville et
de Mézières et la Caisse d'Epargne
(délibération en date du 7 septembre 1914 à
Charleville, et du 8 septembre à Mézières).
Le procès verbal suivant a été
rédigé et inscrit au registre de la Commission municipale:
Article 1er: il est émis une
série de bons pour deux cent mille francs, garantie par la ville
de Charleville, les banques, et les notabilités signataires de
la dite ville jusqu'à concurrence de 60 000 frs; par la
ville de Mézières et les signataires des
notabilités de la ville de Mézières jusqu'à
concurrence de 20 000 frs; par la Caisse d'Epargne de
Charleville-Mézières, jusqu'à concurrence de
120 000 frs.
Article2: Les bons sont de dix
francs, cinq francs, deux francs et un franc.
Article 3: Les bons seront mis en
circulation dans le plus bref délai possible.
Article 4: En raison des garanties
données assurant dans tous les cas le remboursement
intégral des bons, ceux ci devront être acceptés en
paiement pour leur valeur nominale, au même titre que l'argent
monnayé, sur les territoires des communes de Charleville et de
Mézières.
12 septembre 1914
On apprend 1°) que le fort de Charlemont qui protège
Civet a été bombardé à 18 heures par de
l'artillerie autrichienne et qu'il n'a pas tiré un coup de
canon, 2°) que Montmedy a capitulé, qu'une grosse partie de
l'armée active est prisonnière, que les
réservistes ont pu s'échapper.
Dimanche 13 septembre 1914
A 8h. du matin, une dizaine de soldats allemands (1er Landwehr
Pionier, komp. VII A.C. Hauptm. Kariher 22 rue de Champagne
Mézières) enfonce la porte de la cour des grands et entre
dans le lycée avec une voiture à bras. Ils
pénètrent dans les dortoirs, y prennent de la literie et
la transportent à la caserne d'artillerie où leur
régiment doit loger. J'essaye d'empêcher le pillage en
disant que le lycée est destiné à être un
hôpital (Kranker Haus). On me rit au nez et le
déménagement continue....
Pendant que je discute avec le sergent, des soldats forcent la porte du
cabinet de physique et s'emparent d'outils, enfoncent la porte de la
conciergerie et prennent les marchandises, d'autres décrochent
les cartes d'Etat major installées dans le vestibule par le
291ème de ligne, un soldat déniche un harmonium et en
joue à tour de bras.
Pendant plus d'une heure, je m'efforce inutilement d'amener mes brutes
à respecter le lycée. En voyant qu'on ne m'écoute
pas, je me campe sur la porte et je note, grosso modo, ce qu'on sort de
la maison. A un moment donné, je poursuis les voleurs d'outils.
Un sergent intervient et, chose extraordinaire, me les fait rendre.
Pendant ce temps, les voleurs de cartes m'échappent.
Un professeur, M. Bourguin, paraît. Je le prie d'aller à
la Mairie et de demander qu'on vienne, au plus vite, à mon
secours. M. P. Gailly qui reçoit Bourguin se déclare
impuissant.
Je quitte le lycée et je me mets à la recherche du
capitaine de la Cie pour le cantonnement de laquelle on pille le
lycée. Il est surpris des vols que je lui énumère
et, pour en empêcher le renouvellement, il me donne le mot
suivant: "Der eintritt in Krankenhaus ist verboten. Cap Jacob".
Grâce à ce mot que je rapporte au pas de course, le
pillage cesse, mais les soldats refusent de rendre ce qu'ils ont pris.
Je vais me plaindre au commandant de la Place, il donne l'ordre de
restituer tout ce qui a été enlevé. Pendant le
pillage, un brancardier a été particulièrement
insolent. Un autre soldat disait à chaque instant, en pouffant
de rire et en me désignant "Kromprenne nichts..." Tous
m'inondaient de nouvelles du genre de celles-ci: "Belfort sauté,
Varsovie occupé par Allemands, Paris pris, France kaput..."
L'après-midi, pour me venger, pour me détendre les nerfs,
je fais confectionner par Mlle Cornet avec des draps de lit, des
étoffes de couleurs appropriées et des manches de
tête de loup, un drapeau de la Croix rouge et un drapeau
français, les deux de dimensions fantastiques. Je place le
drapeau de la Croix rouge devant la conciergerie et à l'aide
d'une échelle provenant du gymnase, JE HISSE NOTRE DRAPEAU
TRICOLORE, au sommet de la monumentale porte d'entrée de la cour
d'honneur. Les gens du quartier n'en reviennent pas.
Lundi 14 septembre 1914
Mes voleurs de la veille rapportent, sans arrogance, toute la
literie volée.
Mardi 15 septembre 1914
A partir de 3 heures du matin et pendant toute la
journée, le canon tonne d'une façon formidable.
La compagnie de pionniers avec laquelle j'ai eu les
démêlés de dimanche dernier entreprend de
rétablir le pont de chemin de fer.
Mercredi 16 septembre 1914
Encore le canon toute la journée.
Jeudi 17 septembre
Le bruit court que les Allemands ont été battus
à Châlons/Marne et à Montmirail (15 000 hommes hors
de combat).
Vendredi 18 septembre 1914
Armistice, paraît-il de deux jours pour enterrer les morts. Une
compagnie de pionniers, rassemble, avec l'aide d'ouvriers civils, les
bateaux abandonnés sur la Meuse lors de la mobilisation, et
commence à former un pont pour remplacer la passerelle allant
à Montcy, je prends une photographie des travaux sans être
inquiété.
Mise en état des dortoirs et des réfectoires (garnis de
lits) dans le but de recevoir des blessés.
Samedi 19 septembre 1914
Le matin, visite du médecin en chef allemand. Il circule dans la
maison et s'inquiète du nombre de blessés qu'on pourra y
recevoir.
L'après-midi, visite de 2 officiers. Ils se rendent compte du
nombre de soldats qui pourraient caserner au lycée. Je fais
remarquer que l'établissement est aménagé en
hôpital et que, le matin même, j'ai eu la visite du
médecin principal. L'un des officiers me répond: nous
n'avons pas besoin d'hôpital... qui sait dis-je... Non, la grande
bataille est livrée... Comme j'insiste, il dit: je suis le
Commandant de la ville. L'autre officier lance: les lits feront
très bien l'affaire de mes hommes qui sont fatigués.
Comme il faut loger 1 capitaine, 4 lieutenants, aménager des
bureaux, il réclame la jouissance du bâtiment
d'administration. Je fais tant d'objection à cette occupation
qu'il accepte de loger officiers et bureaux à l'infirmerie. Les
officiers coucheront dans les salles d'isolement, les bureaux seront
installés dans le réfectoire et les scribes dans le
dortoir.
Vers 17h. les hommes arrivent, se répartissent dans les
réfectoires garnis de lits et dans les dortoirs. En accouplant
150 lits, le feldwebel réussit à coucher les 244 hommes
de la Cie. Cette compagnie est composée d'employés de
chemin de fer dont la mission est de rétablir le tunnel et de
réparer la voie de chemin de fer. Le capitaine: Grospietsch,
dans le civil conseiller juridique des chemins de fer.
Kristaller, cuisinier du lycée, né en Prusse a servi
à la légion étrangère. Il connaît
l'allemand et doit être aguerri..... Drouet, jardinier du
lycée, est un homme de 50 ans, solide...... Ces deux individus
m'abandonnent à l'entrée des Allemands. Heureusement,
Mlle Cornet, beaucoup plus courageuse que ces deux hommes, reste et me
donne la main. Elle m'est très utile pour veiller à ce
que les soldats n'envahissent pas toute la maison. Elle s'occupe aussi
de l'éclairage dont les Allemands ignorent forcément le
fonctionnement. En présence de cette attitude, les soldats sont
corrects à son égard.
Dimanche 20 septembre 1914
Prise de possession de la cuisine et de la batterie de cuisine
(en cuivre) du lycée par la compagnie que nous logeons. On nous
emprunte différentes choses, en particulier du café, avec
promesse de nous les rendre bientôt.....
La Commission municipale affiche ce qui suit: A partir de demain 21
septembre, la circulation à bicyclette est interdite sur le
territoire de Charleville, sauf pour les hommes de police munis de leur
brassard. La circulation des voitures est interdite sur le territoire
de Charleville, sauf pour ce qui concerne le ravitaillement:
blé, farine, lait, légumes, viande, etc. Les voitures
seront visitées. Les voitures ou bicyclettes circulant,
contrairement à cet arrêté seront
confisquées.
Lundi 21 septembre
Le Feldwebel donne l'ordre d'enlever le drapeau français.
J'obtiens du Capitaine qu'on le laisse momentanément.
Réquisition de la ville pour 9 lits et tables de toilette
à conduire 69 rue Forest pour le personnel du Prince
Frédéric Léopold.
22-25 septembre 1914
Chaque jour, le domaine des Allemands s'accroît et le
nôtre diminue. Petit à petit, ils se rendent compte de ce
que nous possédons. Ils demandent ce qui leur convient et, en
cas de refus, se l'approprient. Il fallait s'attendre à cela.
Samedi 26 septembre 1914
Deux officiers viennent visiter les locaux encore disponibles
pour y loger une Cie de la Garde. Les hommes coucheront sur la paille
puisqu'il n'y a plus de lits disponibles, et occuperont: la salle des
fêtes, 3 grandes salles sans emploi, le 1er dortoir et le dessin
graphique. Ces officiers, après s'être mis d'accord avec
les officiers de la Cie de chemin de fer, exigent que les appartements
du proviseur et du censeur leur soit livrés le lendemain.
Surtout, insistent-ils, ne retirez rien, laissez tout en place. Ils
veulent aussi occuper le bureau du proviseur et l'économat, mais
je résiste et ils abandonnent, heureusement, cette idée.
Dans la visite des locaux du lycée, moment d'émotion; on
demande à voir la classe enfantine, j'y pénètre
quelques secondes avant les officiers et je vois aux murs,
d'énormes pancartes avec les inscriptions; A BAS LES
ALLEMANDS... MORT AU KAISER... etc. (œuvre des réservistes
français). En un tour de main, j'abats les pancartes. Il
était temps..... les officiers entrent et ne voient rien.
Dimanche 27 septembre 1914
De grand matin, déménagement avec Mlle Cornet du
linge, des vêtements, des livres, des provisions, menus objets et
souvenirs de famille, appartenant au proviseur. Faute de temps,
déménagement des plus succinct de l'appartement du
censeur, nous nous bornons à enlever un peu de linge. On nous
dérange à chaque instant pour savoir si les appartements
seront bientôt livrés. Nous coltinons des charges
énormes et faisons de véritables tours de force pour
descendre et cacher, provisoirement, à l’économat,
tout ce que nous avons prélevé.
A 14 heures, les appartements (soulagés de tout ce que nous
avons pu enlever), seront enfin livrés aux officiers de la
garde, ouf!
Le capitaine Grospietsch se contente d'une chambre au deuxième
étage, dépendance du logement du proviseur.
L'Ober-lieutenant, Schul, s'installe dans le salon du censeur, le
lieutenant Brinkman, dans la chambre à coucher, le capitaine
Kuhm dans le salon du proviseur.
Le soir, vers 22 heures, j'aperçois de la lumière dans
l'appartement inoccupé du dépensier. Je monte quatre
à quatre, la serrure de la porte a été
forcée. J'entre, je repousse la porte et je me trouve en
présence de huit soldats de la garde et d'un sergent qui pillent
l'appartement. Je leur fait poser ce qu'ils tiennent à la main
et je les expulse. Je vais chercher un cadenas et je le place à
la porte.
Lundi 28 septembre 1914
Dès le matin, je me plains au capitaine Kuhm, qui feint
de ne pas me croire. Si vous mentez, dit-il ,vous serez puni! Je
l'emmène dans l'appartement, nous trouvons la porte
enfoncée à nouveau, et les soldats se sauvent, sans que
le capitaine en arrête un seul. Il promet cependant de
sévir et propose de faire rembourser par la Compagnie une paire
de chaussures emportée. C'est inutile... Merci.
En ville, on barricade le square de la gare pour la venue du Kaiser.
Un soldat de la garde enlève le drapeau français du
lycée et le remplace par le drapeau allemand. Je juge prudent de
ne rien dire. Une Compagnie de la garde et une Compagnie de pionniers
s'installent au lycée. Sans me prévenir, les pionniers
abattent une cloison qui sépare les deux salles à
provisions et aménagent une cuisine à leur convenance.
Des soldats brisent des casiers d'étude pour allumer leur feu,
enlèvent des tables et des bancs et les portent dans le square
de la gare. Je vais illico me plaindre à la Kommandantur
où l'on me répond qu'on ne reçoit pas de plaintes
directes... Je dois, dit-on, m'adresser à la ville
chargée de la transmission.
Les Allemands pillent la chambre de Montargot (instituteur), gendre de
notre concierge. Un moment après, je reçois un mot du
capitaine me disant qu'un sergent a pris possession de la chambre.
Mardi 29 septembre 1914
On enlève le drapeau de la Croix rouge placé
devant la conciergerie. Le Kaiser arrive à Charleville et
s'installe dans la maison Prévot, face à la gare.
Au lycée, les cabinets d'aisance à la turque manquent de
confort, on y met des sièges et, malgré mes
protestations, on en installe en supplément à la place du
tir réduit. L'emplacement est bien choisi! L'horloge du
bâtiment d'administration est mise à l'heure allemande.
On tourne autour des marchandises entreposées à la
dépense et les exigences allemandes augmentent. Nous portons ces
provisions, en plein jour, de la dépense dans ma chambre
à coucher. Que de ruses pour qu'on ne sache pas ce que nous
charrions.
En ville, affichage d'une proclamation:
PROCLAMATION AUX HABITANTS
Les autorités militaires portent à la connaissance des
habitants que:
1°) Toute action d'hostilité contre les autorités
allemandes sera sévèrement punie d'après les lois
de guerre. Seront également punies, toutes les personnes qui,
témoins d'un acte de malveillance, n’auront rien fait pour
l'empêcher. Les Communes seront rendues responsables de tout
individu qui aurait échappé aux sanctions prévues.
Par contre, tout acte illégal de la part des Allemands, sera
réprimé d'après les lois allemandes.
2°) Toutes les heures indiquées s'entendent heures
allemandes.
3°) Il est interdit aux habitants de circuler dans les rues
de 9 heures du soir à 6 heures du matin.
4°) Tout passage sur les ponts est interdit aux habitants de
7 h. 30 du soir à 6 h. du matin.
5°) Il est permis aux habitants qui se rendent dans les
environs, pour leur approvisionnement ou leur travail, de passer par
les postes militaires, sans permission des autorités allemandes
de 6 h. du matin à 7 h. du soir.
6°) Les rassemblements de plus de dix personnes sont interdits.
7°) Les commerçants ne peuvent délivrer des
marchandises aux officiers et assimilés, sous-officiers et
soldats, que contre paiement au comptant ou contre des bons
dûment signés et dont la formule est
représentée ci dessous.
8°) La navigation sur la Meuse est interdite, excepté pour
le bac entre Montcy- Saint Pierre et Montcy- Notre Dame qui
fonctionnera de 6 heures à 7 heures 30 du soir.
9°) Il est interdit de porter des armes, quelles qu'elles
soient, ainsi que des couteaux à cran d'arrêt. Toute
personne trouvée en possession d'une arme, soit sur elle, soit
dans sa demeure, sera fusillée selon la loi de la guerre.
10°) La vente de l'absinthe est strictement défendue.
En cas de contravention, l’établissement sera fermé
et le débitant sévèrement puni.
Cette proclamation entrera en vigueur à partir du 1er octobre
1914.
Charleville, le 30 septembre 1914
Lieutenant-colonel von Hahnke.
Vendredi 2 octobre 1914
Nous sauvons l'argenterie du lycée.
Samedi 3 octobre 1914
Prise de possession de la salle de douches pour le service des
officiers.
Dimanche 4 octobre 1914
Le manège de la nouvelle caserne d'artillerie est
affectée aux cultes catholique, protestant, juif. Prêtres
et fidèles de chaque culte y défilent à tour de
rôle. Le Kaiser assiste quelquefois à ces
cérémonies, dit une prière et prononce une courte
allocution, ses compatriotes sont très fiers de pareil honneur.
retour à la première page