RETOUR
A CHARLEVILLE
Les maisons sont presque toutes fermées, la ville est
déserte, triste au possible. Les rares habitants que je croise
me regardent comme une bête curieuse, ils se demandent
d'où je puis sortir. Le bruit de mon retour se répand. On
vient aux nouvelles. Je ne sais malheureusement pas grand chose. On est
stupéfait d'apprendre que Reims n'a pas résisté,
qu'aucune bataille n'a été livrée dans la plaine
et que les Allemands marchent à grands pas sur Paris.
Je réclame à mon tour le récit des
évènements locaux. J'apprends ce qui suit:
Sur l'initiative de quelques citoyens qui se réunissent au
Commissariat de Police (la Mairie étant fermée à
clef), il est décidé qu'une Commission de 25 membres sera
constituée pour l'administration de la ville.
Comme il faut avant tout manger, le premier soin est d'ouvrir les
boucheries et les boulangeries; on organise une vague soupe populaire.
MM. Manager et Domelier (deux membres de la Commission) vont à
Rethel pour faire régulariser par le Préfet, les pouvoirs
de la Commission. Ils rencontrent le Préfet et le Maire à
Launois, le Maire refuse de céder ses pouvoirs et le
Préfet le couvre. Ces deux ambassadeurs ne rentrent qu'avec
l'autorisation d'ouvrir des magasins.
Samedi 29 août 1914
Prise de possession de Charleville par les Allemands. Le récit
de l'évènement fait par M. Blairon est consigné au
registre des délibérations du Conseil Municipal. En voici
le texte, rédaction respectée:
EXTRAIT DU REGISTRE DE DELIBERATION
DE LA COMMISSION MUNICIPALE
Compte rendu rédigé par
M. Blairon
29 août 1914: Le 29 août
1914, vers huit heures du matin, un parlementaire allemand,
accompagné d'un batelier arrivait à l'Hôtel de
Ville, demandant à parler à M. le Maire. A ce moment,
plusieurs membres de la Commission étaient présents: MM.
Lange, Domelier, Brion, Jacob, Aubry, Faynot, Pillot, Theron Marlier,
Tournier, etc.
M. Blairon, président de cette
Commission qui s'était constituée les 26 et 27
août, après avoir déclaré ses
qualités, lui dit que le Maire et les Conseillers municipaux
avaient quitté la ville, et qu'il était à sa
disposition pour s'entretenir avec lui. Le parlementaire lui communiqua
les ordres de son commandant disant que la ville devait se rendre, et
à M. le Maire et à ses délégués de
se rendre près de lui, plateau de Berteaucourt. M. Blairon donna
des ordres en conséquence. Le parlementaire annonça
également à M. Blairon que des troupes allemandes
traverseraient la ville dans quelques heures, que la population devait
s'abstenir de toute manifestation, sinon la ville serait
bombardée et les otages fusillés. M. Touret arriva
s'offrir à eux comme otage, M. Bouillard se joignit à
eux. A la foule qui arrivait sur la place, M. Blairon recommanda le
calme et la dignité à observer afin d'éviter une
catastrophe.
MM. Blairon, Touret, Bouillard
partirent aussitôt; au moment de passer la barque près des
bains, M. Bouillard les quitta. Arrivés sur l'autre rive, M.
Touret et moi fûment entourés par les Allemands, un
sous-officier et un soldat nous aidèrent à gravir la
pente très raide jusqu'au chemin du plateau occupé par un
détachement; en nous retournant, nous vîmes flotter le
drapeau blanc sur l'Hôtel de Ville. Le sous-officier nous dit
d'attendre l'arrivée de son chef. Après un certain temps,
le même sous-officier vint nous prévenir que l'on nous
attendait à l'hôpital de Mézières et nous
dit de le suivre. Nous passâmes au dessus du tunnel
effondré et sur les débris du pont sauté où
nous dûmes nous accrocher après les morceaux pour ne pas
tomber à la rivière.
Après ce voyage, nous
arrivâmes à l'hôpital où les abord et les
rives étaient occupés par de nombreux soldats. Un major
parlant très bien français nous attendait. Il
m'interrogea sur la situation de la ville et ses dispositions en vue du
passage des troupes. Je lui fit le récit de la nuit de la
panique, de la démarche faite à Launois auprès du
Préfet, du Maire et des adjoints. Je lui expliquai que, par
suite de l'abandon des autorités, d'anciens conseillers
municipaux et d'autres personnes avaient entrepris la
réorganisation des services de la ville en recherchant les
moyens de subsistance pour les malheureux restés sans
ressources. Il me répondit, en blâmant l'abandon de la
ville: "c'est très bien ce que vous faites, je vais en
référer à mon chef".
Il fit appeler la Supérieure
de l'hôpital en la priant respectueusement de nous loger dans une
salle à part et de nous donner tout ce dont nous aurions besoin.
L'on nous logea dans un dortoir où l'on mit deux fonctionnaires
à nos côtés.
Quelques temps après, il vint
nous chercher et nous mit en présence d'un lieutenant colonel,
que nous trouvons en conférence avec M. Bruxelle, maire de
Mézières. Ce colonel connaissant la situation de
Charleville me fit quelques questions de détail sur les faits
passés à Charleville et sur nos projets d'organisation en
vue de l'occupation et du passage des troupes. Je lui
répondis qu'il pouvait avoir confiance aux membres de notre
Commission, laquelle était composée de notables de
Charleville, rompus aux affaires pour subvenir aux besoins de la
population et au tact à observer avec les autorités
allemandes. Il fit donner en ce moment, à M. Bruxelle la parole
d'honneur qu'il ne rencontrerait aucun obstacle à l'occupation
de Mézières, je fis de même pour Charleville. Il
pria M. Bruxelle de se rendre à Charleville pour lui rendre
compte de ce qui s'y passe et de revenir le plus tôt possible. Je
lui fit remarquer, vu la difficulté de s'y rendre qu'il faudrait
bien 1 heure 1/2 pour remplir sa mission; M. Bruxelle partit en nous
serrant la main.
Le colonel nous fit reconduire dans
notre chambre et nous dit: "Messieurs, suivant les
évènements, vous serez libérés dans
quelques instants, peut-être plus tard." Une demi heure
après, un officier vint avec M. Bouillard nous rendre la
liberté. Pendant ce temps, M. Bruxelle, par une délicate
attention, vint rassurer nos amis sur notre sort. Nous partîmes,
encadrés par des soldats qui nous laissèrent libres
près de la mairie de Charleville. Les officier,
accompagnés de M. Gailly allèrent visiter les
blessés. Vers 3 heures, la Commission continua ses travaux. M.
Paul Gailly pris la direction des services, il indiqua à chacun
la tâche lui incombant. Un Comité directeur composé
de MM. Blairon, Gailly, Domelier, Lange, Gonthier, fut
constitué. Une heure après, les réquisitions
allemandes commencèrent avec leurs conséquences et les
difficultés dont une plume plus conséquente fera
l'historique. Mais à côté de ces
difficultés, la Commission constata la confiance qui lui
était accordée; des commerçants, des particuliers
vinrent nous offrir de l'argent qui nous facilita la tâche et
para aux premiers besoins, d'autres bonnes volontés se
manifestèrent pour se rendre utiles. Qu'ils en soient tous
remerciés, car ils furent de précieux auxiliaires.
Signé:. Blairon :
président de la Commission municipale,
Touret
membre.
M. Blairon, ex ouvrier serrurier, devenu notable de l'endroit,
rêvait d'être un jour maire.... Son rêve s'est
réalisé! Avec pareil procès-verbal, son nom
passera dans l'histoire; cela n'est pas douteux.
NB MM. Bouillard et Domelier ont raconté, avec des variantes,
l'histoire de M. Blairon à B... notre grand historien.
PROCLAMATION
(Rédaction scrupuleusement respectée)
Citoyens,
Un corps de troupe de l'Armée
allemande, sous mon commandement, vient d'occuper votre ville. Comme la
guerre ne se fait qu'entre les armées, je garantis formellement
la vie et les biens privés de tous les habitants sous les
conditions suivantes:
1°) Les habitants
s'abstiennent strictement de tout acte d'hostilité contre les
troupes allemandes.
2°) Les vivres et le
fourrage pour nos hommes et chevaux sont livrés par les
habitants, toute livraison sera payée en argent comptant ou par
une quittance dont le remboursement est garanti, la guerre finie.
3°) Les habitants logent
nos soldats et chevaux le mieux possible et éclairent les
maisons pendant la nuit.
4°) Les habitants remettent
les chemins dans un état praticable, écartent tous les
obstacles construit par l'ennemi et aident nos troupes à mieux
accomplir leur tâche doublement difficile dans un pays ennemi.
5°) Il est défendu
de s'attrouper dans les rues, de donner les cloches ou de communiquer
d'une façon quelconque avec l'ennemi.
6°) Toutes les armes qui se
trouvent en possession des habitants, doivent être livrées
à la Mairie au bout de deux heures.
7°) Le maire, le
curé et quatre notables de la ville se rendent
immédiatement auprès de moi et servent d'otage pendant le
séjour des troupes.
Sous ces conditions -je
répète- la vie et les biens privés des habitants
seront absolument garantis. La discipline sévère à
laquelle nos troupes sont accoutumées, le rend même
possible qu'aucun habitant ne sera forcé à
négliger ses affaires ou à quitter son foyer. De l'autre
côté, je prendrai des mesures sévères
dès que les conditions mentionnées ci-dessus ne seront
pas remplies. Sous ce rapport, je me tiendrai en premier lieu aux
otages. De plus, tout habitant attrapé les armes à la
main, ou convaincu d'un acte quelconque d'hostilité contre nos
troupes, sera fusillé. Enfin, la ville entière est
responsable des actes de chacun de ses habitants et fera bien
d'organiser une surveillance mutuelle afin de préserver les
habitants des conséquences fâcheuses d'une
coopération avec l'ennemi.
Ceux qui, le 25 août au soir, ont fui devant l'armée
allemande, ont, pour le plus grand nombre, tout laissé, tout
abandonné sans penser au lendemain.
A mon retour, le 6 septembre 1914, on me cite un cas de présence
d'esprit peu banal: M. Machaux, agent d'assurance, 27 place Ducale a
écrit avant son départ et a laissé bien en vue
dans son appartement l'avis suivant: "Nous sommes de malheureux
employés que les autorités obligent à partir. Nous
laissons notre seul bien mobilier en le recommandant à la
clémence des occupants. Nous laissons nos provisions à
leur disposition".
Ces nouvelles et beaucoup d'autres m'intéressent
évidemment, mais je dois dire ce que j'ai fait à mon
arrivée....
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