Charleville,
4 août 1914
La distribution des prix a eu lieu le 12 juillet, et
après une année de dur labeur, je me fais une joie de
prendre un peu de repos, de passer les grandes vacances auprès
de ma mère, de retrouver ma femme dont je suis
séparé depuis si longtemps et de revoir tous les miens.
Pour la première fois depuis les 24 années que
j'appartiens à l'économat, je vais avoir des vacances
d'un seul tenant qui dureront du 11 août au 30 septembre.
Quelle inquiétude j'ai quand je vois la situation politique
s'assombrir, quel serrement de cœur j'éprouve lorsque la
mobilisation générale, puis la déclaration de
guerre m'enlève tout espoir de revoir ma famille (mon
frère aîné est à Alger, ma mère en
Saône et Loire, mon second frère à Paris, ma femme
à Reims)
Mais je me ressaisis et je refoule ma peine pour ne plus songer
qu'à la grande calamité et à la guerre. Pour
garder un souvenir précis des évènements auxquels
je vais assister, auxquels je serai mêlé, je décide
de prendre des notes, et je commence ce soir même en enregistrant
les évènements locaux récents les plus saillants:
Charleville, 30 juillet 1914
En présence des bruits de mobilisation
générale, quelques anarchistes de Charleville projettent
d'organiser une manifestation contre la guerre, à 20 h. au
square du Petit-Bois. (Marlier est le promoteur de la manifestation).
Le Préfet des Ardennes prend d'énergiques mesures de
police. Un escadron du 40ème d'artillerie campe dans la cour du
lycée de 19 à 22 h, des patrouilles sillonnent la ville.
Ces mesures de police font impression et aucune manifestation n'a lieu.
La musique militaire ne donne pas son concert habituel. Au café
Henrion, l'orchestre juge prudent de ne pas jouer les airs patriotiques
réclamés par les consommateurs (une contre manifestation
étant possible au dehors), et il se retire.
31 juillet 1914
A Charleville, le 40ème d'artillerie s'embarque dans la
direction de Longwy. A Mohon, près Mézières, des
gardes de la voie prennent un ouvrier qui traverse la ligne de chemin
de fer pour un espion, ils tirent sur lui et le tuent.
On apprend que la gare stratégique de Lumes a reçu
l'ordre de tenir prêt son matériel de transport en vue de
la mobilisation générale. Cette nouvelle cause une vive
émotion à Charleville. Au milieu de la nuit, mobilisation
(par appel individuel) de 10 classes de réservistes appartenant
aux régions du Nord et de l'Est.
Tandis que les troupes françaises sont postées à
dix km de la frontière allemande, afin d'éviter des
incidents, l'Allemagne envoie des troupes à la frontière
même, arrête les trains et coupe les voies ferrées.
Le gouvernement français donne l'ordre aux fonctionnaires de
rejoindre leur poste ou d'y demeurer.
1er août 1914
A 16 h. affichage de l'ordre de mobilisation générale et
des délais accordés aux étrangers en particulier
aux Allemands et aux Autrichiens pour quitter le sol Français.
Dans le personnel domestique du lycée, se trouvent 6
Luxembourgeois, ils doivent regagner leur pays avant 20 heures et
partent aussitôt.
Les affiches qui portent comme date "1913" avaient été
déposées, dit-on, dès octobre 1913, dans les
coffres-forts de la gendarmerie. On remarque qu'aucune mesure n'est
prise contre les Italiens, leur neutralité était donc
chose certaine en 1913.
Manifeste du Président de la République disant en
substance: "la mobilisation générale n'est pas la
guerre". On a cependant l'impression qu'elle équivaut à
une déclaration de guerre.
2 août 1914
Premier jour de la mobilisation française. Le
13ème d'artillerie venant de Versailles campe, de nuit, devant
le lycée. Le 91ème de ligne qui tient garnison à
Mézières, quitte cette ville. La mobilisation
paraît s'effectuer rapidement et avec beaucoup de calme.
Violation de la neutralité du Luxembourg par l'Allemagne, et
incidents de frontière. A partir de ce jour, les journaux de
Paris paraissent sur deux pages et n'arrivent plus à
Charleville, sauf ceux apportés par des voyageurs.
Les banques reçoivent du gouvernement l'ordre de ne rembourser
que le dixième des disponibilités. Je ne me
présente à la Société
Générale, où j'ai un dépôt,
qu'après l'arrivée de cet ordre (à noter que la
Caisse d'Epargne a limité ses remboursements à 200 frs
depuis le 27 juillet).
Le lieutenant-colonel Choisy nous prévient que le lycée
devra loger, à partir de demain, 1500 hommes du 291ème de
ligne (régiment de réserve) et les officiers viennent les
uns après les autres, reconnaître leur cantonnement.
Depuis fort longtemps, l'autorité militaire visite, chaque
année les locaux du lycée, en vue de leur utilisation
pour la mobilisation générale. Or cette mobilisation est
décidée et aucun officier n'a le plan, aucun n'en
connaît l'existence.... C'est à croire que le Lycée
n'est plus destiné au 291ème de ligne. Je crayonne de
mémoire, au parloir, sous les yeux du lieutenant Lambert,
officier de casernement, le plan de la maison, en indiquant
l'importance des divers locaux. Il y répartit les
différents services du régiment. Les autres officiers
acceptent, sans contrôle, son projet.
3 août 1914
La maison nettoyée et bichonnée , depuis le
départ
en vacances n'a jamais été aussi propre. Savoir qu'on va
y loger 1500 hommes de troupe, le lendemain m'empêche de
dormir.... De 3h. du matin à 8h. du matin, je
déménage rapidement avec deux domestiques les menus
objets qui se trouvent dans les salles à livrer à
l'armée (tous les locaux du lycée sauf les dortoirs
destinés dans notre esprit à constituer un hôpital,
dès l'engagement des hostilités). On y met de la paille
pour le couchage des hommes. Les arrivées de réservistes
s'échelonnent tout le long du jour et de la nuit. J'aide
jusqu'à 1h. du matin le poste de police à caser les
réservistes. Les derniers arrivants n'ont pas de paille pour se
coucher; parmi ceux-ci se trouve le Procureur de la République
de Dreux (sergent Baffos) et un avoué de Montdidier (sergent
Deflandre). Je les emmène chez moi et je leur offre un lit
qu'ils acceptent avec joie.
Le Proviseur et le Censeur logent les officiers.
Comme je suis engagé dans une aventure dont je puis ne pas
sortir vivant, j'adresse à ma mère, sous pli
recommandé et sur papier timbré, des instructions pour
l'attribution de mes biens en cas de décès.
4 août 1914
Arrivée du premier prisonnier allemand à
Charleville.
La déclaration de guerre et les nouvelles du jour ont
été annoncées par un petit avis placardé en
ville à quelques exemplaires. Quand on sait que la guerre est
déclarée, l'aspect de la ville se modifie: les
commerçants ferment pour la plupart leur magasin, les femmes
pleurent, les hommes déambulent dans les rues comme des
automates. L'angoisse comprime le cœur de tous, resserre l'esprit
et le tient figé dans l'unique pensée: la guerre est
déclarée, que va-t-il advenir?
Chez certains cependant, on constate une grande surexcitation; ils
regardent de travers tous ceux qui n'ont pas un uniforme ou qui ne
portent pas un brassard. Il n'est guère prudent d'approcher une
sentinelle dès que le jour baisse. Les bruits suivants circulent:
Otto von Fries, directeur de l'usine Demangel, vient de fuir parce
qu'il avait été appelé à la mairie.
La bonne de Monsieur Villière, place Carnot, 40 ans de services,
est en fuite.
Le contremaître de l'usine Gailly est en fuite.
Guillaume-fils, Tyckozinski, Manfredi, Robert Prati et le directeur de
L'Est Electrique sont arrêtés.
Ces bruits sont incontrôlables.
On parle de l'effet foudroyant de la bombe "Turpin".
On dit: des trains chargés de poulets, tomates, choux-fleurs
à destination de l'Allemagne, sont saisis.
L'opinion générale est que jamais les Allemands ne
pourront descendre la vallée de la Meuse.
Et j'en passe ...
Il y a un mouvement très intense d'automobiles. La place ducale
est garnie d'autobus à deux usages: (boucherie et
blessés), et d'autobus ordinaires, tous fleuris. Quelques
voiture portent, sur le côté, l'inscription suivante:
"Paris-Berlin".
Je m'intéresse à l'installation du 291ème de ligne
et je constate:
a) que les officiers tutoient les hommes et leur parlent d'une
façon affectueuse,
b) que le service de nourriture laisse un peu à désirer:
les cuisiniers n'ont aucun matériel, il faut
réquisitionner 3 marmites de 300 litres à l'usine
Corneau, emprunter l'outillage du lycée. On leur apporte un
bœuf entier, ils n'ont ni couteaux ni bascule pour le
répartir entre les compagnies; mais le pain, les légumes
qui arrivent par automobile sont de bonne qualité et abondants.
5 août 1914
On se presse devant les affiches minuscules (20cm x 30cm environ)
donnant ces nouvelles et apposées sur les murs de l'Hôtel
de Ville. Une personne complaisante du premier rang en fait
généralement la lecture à haute voix pour tous
ceux qui ne peuvent lire; on écoute avec intérêt et
on s'éloigne le plus souvent sans commentaires. Un autre groupe
remplace le groupe parti et la lecture recommence. Les
télégrammes officiels sont souvent suivis de commentaire
ou de conseils émanant du Préfet. Tous les habitants
défilent sans signe d'impatience devant ces affiches qui,
réellement sont trop petites.
Un journal local, Le Petit Ardennais, édité sur une
feuille de format très réduit, reproduit ces nouvelles;
mis en vente à 10 heures du soir, il est enlevé
immédiatement.
6 août 1914
La mobilisation française s'effectue avec rapidité, dans
le calme le plus parfait. Les cavaliers succédant aux fantassins
et aux artilleurs; des trains bondés de soldats et de
matériel passent en gare jour et nuit dans la direction de nos
frontières.