DINDON
15 brumaire
Extraits de La nouvelle maison
rustique (an XII): Des coqs et poules d’Inde.
"La race de ces oiseaux venus des Indes est d’un grand profit,
parce qu’elle se multiplie beaucoup, aisément et souvent.
Leur chair, quand ils sont jeunes et gras, est nourrissante, de bon
suc, et facile à digérer; mais aussi, cette race de
volaille est vorace, pillarde et difficile à élever
et à nourrir tant qu’elle est jeune.
Les coqs et poule d’Inde
logent partout dès qu’ils sont un peu grands, à
l’air sur une perche, ou juchés sur un arbre, où
ils passent toute la nuit pendant l’hiver, exposés
à toutes les injures du temps; les frimas de cette saison ne les
incommodent pas, ils deviennent plus gras, et leur chair est meilleure
que s’ils étaient renfermés.
Il n’y pas tant de précaution à choisir un coq
d’Inde qu’un commun, car il suffit qu’un coq
d’Inde soit d’un naturel éveillé, fort et
hardi. Il n’importe pour la couleur, à moins que la
curiosité ne fasse chercher ceux dont les plumes soient toutes
blanches ou toute rouges; ils n’en sont pas meilleurs.
Le coq a au milieu de la poitrine un petit faisceau de poils raides,
long d’un à trois ou quatre pouces, sa queue est
composée de dix huit plumes, qu’il peut élever dans
une direction verticale et déployer de manière à
former les trois quarts d’un cercle; il a aussi à chaque
pied un gros ergot court et obtus; la femelle n’a point
d’ergot, n’élève ni n’étend sa
queue, et n’a point de faisceau de poils raides sur la
poitrine....
Le jeune dindon est très délicat, il demande beaucoup de
soins. Le froid est son ennemi mortel; c’est pourquoi, dès
que les dindons sont éclos, on les met dans un lieu chaud pour
les y élever à l’abri des vents du nord,
jusqu’à ce qu’ils soient devenus un peu forts. On ne
les laissera sortir avec la mère que quand il fera du soleil, et
jamais quand on sera menacé de la pluie; car le moindre froid
les morfond, et la pluie les fait mourir. On doit les tenir
renfermés tant qu’ils n’ont que du poil follet, et
ne les laisser aller que lorsqu’ils ont un mois et le dos couvert
de plumes. Lorsqu’on est obligé de les ôter de
dessous de leur mère, il faut les manier fort doucement, et les
y remettre avec précaution. Elle est fort sujette à en
écraser sous ses pieds, et ils sont si tendres, qu’il ne
faut les manier que quand on ne peut s’en dispenser.
Il faut leur donner à manger et à boire au moins quatre
fois par jour, car ils sont fort gourmands; et la moindre faim les
jetterait dans une langueur qui les ferait mourir. On leur donne
d’abord pour nourriture des œufs durs hachés bien
menu, mêlés avec de la mie de pain rassis: cette
nourriture est bonne, on ne leur en donne que pendant cinq ou six
jours. Après ce temps, on commence à prendre des feuilles
d’orties, qu’on hache aussi bien menu avec des œufs
durs. Six ou huit jours après, on leur ôte les œufs,
et on ne leur donne plus que des orties hachées et
détrempées avec un peu de son et de lait caillé;
et de temps en temps pour leur aiguiser l’appétit, on leur
jette un peu de millet ou de l’orge bouillie. Pour peu
qu’on voit qu’ils languissent, il les faut prendre, leur
tremper le bec dans du vin, pour leur en faire boire un peu et leur
faire prendre des forces. Cette langueur provient aussi quelquefois
d’une cause inconnue, soit qu’ils aient le cœur
attaqué de quelque malignité qui les fait mourir
subitement, ou que ce soit le froid qui les surprennent; mais de
quelque manière que cela arrive, aussitôt qu’on
s’aperçoit qu’ils ne mangent point, on prend du
poivre en grain, blanc ou noir, on en fait avaler un à chacun
des malades, et ils seront soulagés. Lorsque les jeunes dindons
commencent à six semaines ou deux mois, à pousser le
rouge autour du bec, on observera que c’est un temps critique,
comme la dentition aux enfants; il faut alors mêler du vin
à leur nourriture pour les fortifier....”