DICTIONNAIRE
PHILOSOPHIQUE
BOUC,
BESTIALITÉ, SORCELLERIE.
Les honneurs de toute espèce que l’antiquité a
rendus aux boucs
seraient bien étonnants, si quelque chose pouvait étonner
ceux qui sont
un peu familiarisés avec le monde ancien et moderne. Les
Égyptiens et
les Juifs désignèrent souvent les rois et les chefs du
peuple par le
mot de bouc.
Les Égyptiens firent bien plus que d’appeler leurs rois
boucs; ils
consacrèrent un bouc dans Mendès, et l’on dit
même qu’ils l’adorèrent.
Il se peut très bien que le peuple ait pris en effet un
emblème pour
une divinité; c’est ce qui ne lui arrive que trop souvent.
Mais les boucs reçurent encore un honneur plus singulier; il est
constant qu’en Égypte plusieurs femmes donnèrent
avec les boucs le même
exemple que donna Pasiphaé avec son taureau. Hérodote
raconte que
lorsqu’il était en Égypte, une femme eut
publiquement ce commerce
abominable dans le nome de Mendès: il dit qu’il en fut
très étonné,
mais il ne dit point que la femme fût punie.
Ce qui est encore plus étrange, c’est que Plutarque et
Pindare, qui
vivaient dans des siècles si éloignés l’un
de l’autre, s’accordent tous
deux à dire qu’on présentait des femmes au bouc
consacré. Cela fait
frémir la nature. Pindare dit, ou bien on lui fait dire:
Charmantes filles de
Mendès,
Quels amants cueillent sur vos
lèvres
Les doux baisers que je
prendrai?
Quoi! ce sont les maris des
chèvres!
Les Juifs n’imitèrent que trop ces abominations.
Jéroboam institua des
prêtres pour le service de ses veaux et de ses boucs. Le texte
hébreu
porte expressément boucs. Mais ce qui outragea la nature
humaine, ce
fut le brutal égarement de quelques Juives qui furent
passionnées pour
des boucs, et des Juifs qui s’accouplèrent avec des
chèvres. Il fallut
une loi expresse pour réprimer cette horrible turpitude. Cette
loi fut
donnée dans le Lévitique, et y est exprimée
à plusieurs reprises.
D’abord c’est une défense éternelle de
sacrifier aux velus avec
lesquels on a forniqué. Ensuite une autre défense aux
femmes de se
prostituer aux bêtes, et aux hommes de se souiller du même
crime. Enfin
il est ordonné que quiconque se sera rendu coupable de cette
turpitude
sera mis à mort avec l’animal dont il aura abusé.
L’animal est réputé
aussi criminel que l’homme et la femme; il est dit que leur sang
retombera sur eux tous.
C’est principalement des boucs et des chèvres dont il
s’agit dans ces
lois, devenues malheureusement nécessaires au peuple
hébreu. C’est aux
boucs et aux chèvres, aux asirim, qu’il est dit que les
Juifs se sont
prostitués: asiri, un bouc et une chèvre; asirim, des
boucs et des
chèvres. Cette fatale dépravation était commune
dans plusieurs pays
chauds. Les Juifs alors erraient dans un désert où
l’on ne peut guère
nourrir que des chèvres et des boucs. On ne sait que trop
combien cet
excès a été commun chez les bergers de la Calabre,
et dans plusieurs
autres contrées de l’Italie.
On ne s’en tint pas à ces abominations. Le culte du bouc
fut établi
dans l’Égypte, et dans les sables d’une partie de la
Palestine. On crut
opérer des enchantements par le moyen des boucs, des
égypans, et de
quelques autres monstres auxquels on donnait toujours une tête de
bouc.
La magie, la sorcellerie passa bientôt de l’Orient dans
l’Occident, et
s’étendit dans toute la terre. On appelait sabbatum chez
les Romains
l’espèce de sorcellerie qui venait des Juifs, en
confondant ainsi leur
jour sacré avec leurs secrets infâmes. C’est de
là qu’enfin être
sorcier et aller au sabbat fut la même chose chez les nations
modernes.
De misérables femmes de village, trompées par des
fripons, et encore
plus par la faiblesse de leur imagination, crurent
qu’après avoir
prononcé le mot abraxa, et s’être frottées
d’un onguent mêlé de bouse
de vache et de poil de chèvre, elles allaient au sabbat sur un
manche à
balai pendant leur sommeil, qu’elles y adoraient un bouc, et
qu’il
avait leur jouissance.
Cette opinion était universelle. Tous les docteurs
prétendaient que
c’était le diable qui se métamorphosait en bouc.
C’est ce qu’on peut
voir dans les Disquisitions de Del Rio et dans cent autres auteurs. Le
théologien Grillandus, l’un des grands promoteurs de
l’inquisition,
cité par Del Rio, dit que les sorciers appellent le bouc
Martinet. Il
assure qu’une femme qui s’était donnée
à Martinet montait sur son dos
et était transportée en un instant dans les airs à
un endroit nommé la
noix de Bénévent.
Il y eut des livres où les mystères des sorciers
étaient écrits. J’en
ai vu un à la tête duquel on avait dessiné assez
mal un bouc, et une
femme à genoux derrière lui. On appelait ces livres
Grimoires en
France, et ailleurs l’Alphabet du diable. Celui que j’ai vu
ne
contenait que quatre feuillets en caractères presque
indéchiffrables,
tels à peu près que ceux de l’Almanach du berger.
La raison et une meilleure éducation auraient suffi pour
extirper en
Europe une telle extravagance; mais au lieu de raison on employa les
supplices. Si les prétendus sorciers eurent leur grimoire, les
juges
eurent leur code des sorciers. Le jésuite Del Rio, docteur de
Louvain,
fit imprimer ses Disquisitions magiques en l’an 1599: il assure
que
tous les hérétiques sont magiciens, et il recommande
souvent qu’on leur
donne la question. Il ne doute pas que le diable ne se transforme en
bouc et n’accorde ses faveurs à toutes les femmes
qu’on lui présente.
Il cite plusieurs jurisconsultes qu’on nomme
démonographes, qui
prétendent que Luther naquit d’un bouc et d’une
femme. Il assure qu’en
l’année 1595, une femme accoucha dans Bruxelles d’un
enfant que le
diable lui avait fait, déguisé en bouc, et qu’elle
fut punie; mais il
ne dit pas de quel supplice.
Celui qui a le plus approfondi la jurisprudence de la sorcellerie est
un nommé Boguet, grand-juge en dernier ressort d’une
abbaye de
Saint-Claude en Franche-Comté. Il rend raison de tous les
supplices
auxquels il a condamné des sorcières et des sorciers: le
nombre en est
très considérable. Presque toutes ces sorcières
sont supposées avoir
couché avec le bouc.
On a déjà dit que plus de cent mille prétendus
sorciers ont été
exécutés à mort en Europe. La seule philosophie a
guéri enfin les
hommes de cette abominable chimère, et a enseigné aux
juges qu’il ne
faut pas brûler les imbéciles.